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Le saut de l’amant sot

Dans ce blog, j’espère coopter des lecteurs intéressés par des sujets divers et de qualité, tout en passant du bon temps.

Pour illustrer ce dernier point, je vous livre une courte histoire qui a bien fait rire mes collègues !

Monsieur du Bran entretenait sa forme en faisant de longues marches sur les vastes étendues gazonnées de son parc. Cet homme déjà âgé était resté mince, une minceur qui lui permettait d’être toujours élégant. Sa femme, Marie-Chantal, appréciait que son mari soit un homme riche, influent ; mais elle regrettait, oh combien, que son époux soit beaucoup plus âgé qu’elle et qu’il délaisse sa couche.

Par ardeur ou à cause du désœuvrement, Marie-Chantal décida de s’offrir un amant. Profitant des largesses de son époux, elle pensa s’offrir ce qu’il y avait de mieux comme homme jeune et dynamique ; un bel étalon en pleine possession de ses moyens. Toujours prête à envisager le côté pratique des choses, elle se dit qu’il fallait penser aux éventuels ragots et prévoir d’en mettre plein la vue à ses amies en ayant quelque chose de mieux qu’elles. Il fallait trouver une espèce rare qui les rendit malades de jalousie.

Depuis des semaines, elle accumulait les noms d’hommes jeunes, charmants, originaux. Aucun ne trouvait grâce à ses yeux pour venir partager son lit déserté par son époux. Le soir, elle se mettait à sa fenêtre et elle en profitait pour rêver à un blanc chevalier accourant par-delà les verts gazons qui faisaient l’orgueil de Monsieur du Bran, pour escalader le haut mur de pierres meulières et pénétrer dans sa chambre et son intimité. Puis en soupirant, elle se disait que sa chambre était à une trop grande distance du sol pour qu’un homme puisse ensuite la quitter discrètement.

Le Destin moqueur décida de fournir l’occasion à Monsieur du Bran de présenter à sa tendre épouse l’homme qui la réjouirait par sa verte ardeur. Marie-Chantal, ennuyée de rester dans sa cage dorée, accepta d’accompagner Monsieur son mari à la Mairie. L’évaporée s’amusait déjà à imaginer son mari, ceint de l’écharpe tricolore, en train de diriger ces manants du conseil municipal.

Dans la grande salle de la Mairie, Monsieur du Bran, entouré des conseillers municipaux, recevait ce jour-là les sapeurs-pompiers pour leur remettre les clés d’un nouveau camion, d’un rouge éblouissant, aux chromes étincelants.

Marie-Chantal resta bouche bée devant ces pompiers en grand uniforme devant leur nouveau véhicule. Ce n’est pas le camion qui la ravissait, ni la dizaine de beaux hommes avec des casques brillants comme du bronze. Non, ce qui la ravissait au point d’en laisser sa jolie bouche rouge ouverte, c’était le plus jeune pompier de la brigade, un gymnaste à peau rose auréolé par les boucles blondes qui sortaient de sous son casque.

Ravie, Marie-Chantal imaginait son Lancelot venant à son secours, grimpant à la grande échelle et éteignant ses incendies avec sa grande lance. Étourdie d’imaginer un pareil bonheur, imaginant en un éclair le sourire jaloux de ses chères amies, Marie-Chantal tourna de l’œil, juste aux pieds de son Apollon.

Norbert voyant une femme s’évanouir à ses pieds ne réfléchit pas (comme d’habitude), il appliqua les consignes et commença à déboutonner le haut de la robe pour qu’elle puisse respirer.

Elle eut ainsi le premier plaisir d’avoir sa robe dégrafée par l’élu sous les yeux du mari et de la moitié des notables. Une telle joie méritait bien que l’on s’évanouisse une deuxième fois, ce qu’elle fit derechef pour avoir ensuite l’agréable sensation d’être portée dans ses bras jusqu’à la Rolls.

Le jour suivant, Marie-Chantal reposait dans son fauteuil en s’éventant nonchalamment sous les regards attentionnés de son mari inquiet et de leur majordome efficace. Elle les remercia de leurs prévenances avec un pâle sourire, tout en se demandant comment faire venir ce jouvenceau dans leur illustre demeure. Elle pouvait mettre le feu à sa chambre, mais c’est trop dangereux de jouer avec le feu ; ou alors, laisser les robinets ouverts pour provoquer une inondation, en cette saison, les douves sont vides, les pompiers ne se dérangeront pas ; peut-être s’électrocuter, oui mais cela doit être désagréable…

Déçue de ne pas trouver, Marie-Chantal s’imagina vivre aux côtés de son Adonis, dans une chaumière avec des poules, un cochon, des enfants. NON ! son imagination tournait au cauchemar, il fallait réagir. Brusquement, elle eut presque une idée ; elle vrilla son regard dans celui de son seigneur et maître et elle demanda posément que l’on fasse venir l’homme qui lui avait porté assistance, car elle tenait à le remercier. Vaincue par cet effort, elle se laissa retomber dans le fauteuil en murmurant qu’il fallait toujours être bienveillant avec les gens du peuple.

Monsieur du Bran décrocha son combiné téléphonique pour appeler la brigade. Toujours prêts à répondre à un appel, surtout venant de leur Maire, les pompiers se mirent au garde-à-vous devant le téléphone pour écouter la requête. Le chef donna ensuite les clés de la 4L Renault rouge à Norbert avec mission d’aller présenter ses respects à Madame.

Après l’entretien avec Madame du Bran, dûment récompensé, Norbert repartit vers sa brigade, chargé de consignes précises : tous les soirs, le jeune homme devait se mettre à l’affût dans le parc du château, sous l’ombre complice des grands arbres. S’il voyait à la fenêtre flotter une écharpe rouge, il pouvait rentrer tranquillement chez ses parents pour s’occuper de ses vaches. Sincèrement, le pauvre garçon ne comprit pas l’image, ses parents étaient employés de bureau, ils n’avaient pas de vaches.

Si une écharpe verte aux couleurs de l’espérance flottait gaillardement, il devait s’approcher du mur, silencieux comme un sioux, discret comme un serpent ; agripper les pierres avec ses petites mains, grimper le haut mur comme un lézard, pénétrer dans la chambre et se mettre à la disposition de Madame. Au petit matin, ce champion de gymnastique n’aurait qu’à sauter par la fenêtre, atterrir en souplesse pour s’évanouir dans les brumes matinales.

Tant d’ordres complexes lui donnaient un sérieux mal de tête, simplement, sans vouloir imiter les Indiens ou les animaux, il décida d’entrer discrètement dans la chambre après avoir escaladé le mur.

Ce qui fut fait moult et moult fois. Trop de fois sans doute car Monsieur du Bran remarqua que son gazon bien-aimé présentait d’étranges irrégularités sous une façade. Visiblement un éléphant, ou un autre gros animal, s’amusait à piétiner sa belle pelouse, laquelle ne présentait plus la surface brillante d’un velours mais l’aspect tourmenté d’un sol volcanique planté d’herbe rase.

Assis dans sa bibliothèque, à sa place préférée, sous les bois d’un grand cerf tué dans sa forêt, Monsieur du Bran se rendit compte à la lourdeur de sa tête que les cornes les plus lourdes à porter n’étaient sûrement pas celles du cerf.

En homme qui a vécu et qui préfère éviter le scandale, le châtelain écarta l’idée de surprendre sa moitié en flagrant délit d’adultère. Il écarta aussi l’idée de rémunérer un détective pour connaître le nom de l’intrus pour pouvoir le provoquer en duel.

Désirant conserver la discrétion sur son infortune, Monsieur du Bran ne voulait demander à personne de veiller à sa place sous les fenêtres de son épouse, ce que son âge et son éducation lui interdisait de faire. Il répugnait aussi à prendre le risque de se colleter avec quelqu’un de plus jeune et de plus fort que lui.

Attendant que l’inspiration lui vienne, il alla dans la salle de gymnastique pratiquer les divers travaux musculaires propres à libérer la tension provoquée par cette réflexion.

Là, une idée brillante et géniale lui vint. Il trouva dans la puissance de son esprit et le matériel présent le moyen de ridiculiser son rival sans lui faire trop de mal, et lui faire ainsi comprendre que sa présence n’était plus la bienvenue.

En grand secret, Monsieur du Bran attendit que la nuit fût tombée pour venir assembler quelques éléments au-dessus du gazon martyr. Son œuvre faite, il regagna sa chambre d’un pas léger en sifflotant une marche et en projetant un voyage avec sa bien-aimée pour renouer des relations qui étaient par trop relâchées.

Le lendemain matin, avant que le ciel rougeoie aux premières lueurs de l’aurore, Norbert, ensommeillé, ouvrit la fenêtre, se ramassa sur ses pieds joints pour exécuter l’habituel saut dans le vide sous le regard admiratif de son amante.

Comme d’habitude, Norbert se laissa tomber, les jambes pliées, prêt à amortir le choc, à rouler sur le côté, à se relever prestement et à disparaître sous les arbres et les baisers reconnaissants envoyés du bout des doigts.

Ce matin-là, les choses ne se passèrent pas comme d’habitude. La chute fut plus courte, le sol s’enfonça sous ses pieds, le rejeta. Norbert se sentit relancé en l’air, il fit une deuxième chute qui l’envoya tête la première dans une plate-bande fraîchement bêchée où il resta un moment, étourdi. Choqué, couvert de terre meuble, il se releva lentement en tremblant. Sous ses yeux, une paire de bottes parfaitement cirées attendait patiemment, surmontée du double canon superposé d’un fusil de chasse chargé de gros sel.

Norbert comprit parfaitement que Monsieur du Bran n’avait pas apprécié ses efforts pour divertir sa femme et lui redonner une nouvelle jeunesse. Il s’enfuit dans les taillis comme un sanglier blessé et il migra dans une autre ville comme un oiseau à l’approche de l’hiver.

Monsieur du Bran passa la fin de la matinée à démonter l’appareil qui lui avait servi à faire choir son adversaire et à remonter son trampoline dans le gymnase. En homme galant, il fit ensuite de sérieux efforts pour contenter régulièrement son épouse et éviter qu’elle ne renouvelle ses écarts de conduite.

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